L’université populaire de Lyon réaffirme depuis des années une conviction simple mais essentielle : le savoir émancipe, et c’est précisément cela qu’il est combattu par l’extrême droite et les idéologies fascistes. Défendre les fondamentaux de l’Université Populaire ou toute université, c’est défendre la démocratie, l’égalité et la liberté de pensée.
Je remercie Françoise Bressat-Blum et son équipe qui tient la barre depuis des années et met à la disposition de toutes et tous des cycles de conférences, des expositions et des spectacles pour défendre le savoir et l’émancipation avec de grands chercheurs, de la Sorbonne au CNRS, en passant par les professeurs de nos universités lyonnaises.
La dernière exposition d’histoire sur les Juifs et musulmans de la France coloniale à nos jours, plusieurs fois reportée, a été organisée avec une autre association de culture juive dont plusieurs membres sont des survivants ou enfants de survivants des camps de concentration. Elle en est un exemple essentiel.
Alors oui constituer un espace de résistance face à l’enracinement des idées d’extrême droite en proposant des outils d’analyse, de transmission, de savoir et de mobilisation est essentiel.
J’ai honte qu’à Lyon plus particulièrement ces lignes ne soient plus aussi claires qu’avant. J’ai été choquée des propos tenus en commission. L’extrême droite et le fascisme ne sont pas des opinions comme les autres. Leurs idéologies sont structurées autour du rejet de l’égalité entre les êtres humains. Elle repose sur l’exclusion, l’autoritarisme et, dans ses formes les plus abouties, la suppression des libertés démocratiques. Le fascisme, en particulier, vise à soumettre l’individu à un ordre total, fondé sur la force, le culte du chef et la répression des oppositions.
La gauche radicale, quant à elle, s’inscrit historiquement dans une critique des inégalités sociales, économiques et politiques. Elle vise selon ses courants, l’égalité réelle, la justice sociales et la remise en cause des systèmes de domination. Même quand certaines formes peuvent être critiquées pour leurs méthodes ou leurs impasses, leur horizon reste l’émancipation collective et non l’exclusion ou la hiérarchisation des êtres humains.
L’Université Populaire a précisément pour vocation de soumettre toutes les idées à l’analyse rationnelle, historique et philosophique. Critiquer n’est pas confondre. Refuser l’ED et le fascisme, ce n’est pas refuser le débat : c’est refuser la négation même des conditions du débat.
A Lyon plus qu’ailleurs il y a des digues qui ne devraient pas tomber. Les débats d’aujourd’hui le prouvent. Se dire qu’on ne s’alliera pas avec le RN alors qu’en commission la confusion est totale sur cette délibération, comment le croire ?
Cette année, l’historien Laurent JOLY, qui vient de sortir le livre : « Vichy, histoire d’une dictature » nous le rappelle : « Le bilan de la politique de Vichy est désormais très précisément documenté. Les chiffres, les faits, les dates, reconstitués avec minutie dans leurs contextes, rendent définitivement caduques les justifications présentées à la Libération par les anciens dirigeants de Vichy et leurs avocats – avant d’inspirer historiens partisans et idéologues d’extrême droite »[1].
Rappelons-nous comment Eric Zemmour, alors en pointe dans la campagne présidentielle fin 2021, tentait déjà de mettre en avant sa proposition d’union des droites. Or, celle-ci se heurtait encore à la résistance d’une droite imprégnée par le gaullisme, refusant l’alliance avec l’extrême droite, encore considérée comme l’héritière de Vichy. Malgré l’échec de Zemmour, cette idée fait toujours son chemin, en étant portée aujourd’hui par une partie de la droite, d’Eric Ciotti à Nicolas Sarkozy (celui-là même qui devrait apprendre à aller se faire cuire un œuf).
Un autre aspect de cette conclusion sur l’actualité de Vichy est abordé par Laurent Joly qui s’interroge sur les raisons de la prégnance de Vichy dans notre mémoire et nos débats. Il donne trois réponses :
– « l’étalon indépassable du crime d’Etat demeure l’entreprise génocidaire des nazis » ;
– « la Résistance continue d’incarner la valeur morale la plus haute » ;
– « la collaboration [continue d’incarner] l’abjection politique la plus grande »[2].
La première de ces trois raisons se trouve perturbée aujourd’hui par les débats sur l’action, scandaleuse et inadmissible, du gouvernement israélien à Gaza, action maintenant qualifiée largement de « génocide ». Une partie de la gauche tend à assimiler les crimes de l’armée israélienne à ceux des nazis, remettant ainsi en cause la spécificité de la Shoah, qui fut longtemps un ciment de l’antifascisme. Cette question n’est pas abordée, bien sûr, dans l’ouvrage, mais elle se pose avec force.
La deuxième sur la résistance est parfois remise en question, et il faut maintenant que la justice rappelle le « la » comme ce week-end en refusant l’arrêté d’interdiction de l’« antifafest », qui existe depuis 2013 sans aucun trouble à l’ordre public. Pourtant à l’époque qualifié « d’extrême gauche », c’est Manouchian qui aujourd’hui est au Panthéon, ce n’est ni Laval ni Pétain.
Laurent Joly rappelle dans sa conclusion que Vichy demeure la seule période où l’extrême droite fut au pouvoir. Manière de rappeler qu’elle ne représente aucune nouveauté. D’ailleurs, l’historien commente l’actualité dans l’avant-dernière page du livre :
« L’extrême droite nationaliste, délégitimée à la suite des crimes du nazisme et de ceux des régimes collaborateurs, fascistes ou fascisants en Europe, est revenue en force en Occident, avec la même haine foncière des idéaux d’égalité et de liberté, le même mépris de l’état de droit, la même tendance à désigner des boucs émissaires »[3].
A l’heure où beaucoup, et pas seulement à droite, envisagent l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite et considèrent qu’elle n’a plus rien à voir avec celle des années trente et quarante, l’historien remet la situation actuelle en perspective historique, comme c’est son rôle.
Pour la mémoire de mes amis résistants du village d’où je viens, de mes amis descendants des survivants de la Shoah, je vous enjoins avec solennité à ne pas tout confondre. Alors oui il faut voter comme tous les ans la subvention à l’Université Populaire de Lyon.
Je vous remercie,
[1] Laurent JOLY (sous la direction de), Vichy, histoire d’une dictature, p. 449-450.
[2] Laurent JOLY (sous la direction de), Vichy, histoire d’une dictature, p. 457.
[3] Laurent JOLY (sous la direction de), Vichy, histoire d’une dictature, p. 458.
